
© M. KONTENTE – B. BOURGEOIS
PEU D’AUTRES HOMMES SE SONT REPRODUITS
Il y a 5 000 ans, la population d’hommes en Europe, estimée grâce à la
diversité des chromosomes Y, semble chuter. Mais cela s’explique aussi
par une lutte pour la reproduction, avec des gagnants génétiquement
proches.
L’image convient d’autant mieux que les Européens, qui se nourrissent
alors essentiellement de céréales, ont face à eux des éleveurs, au
régime plus calorique, basé sur la viande et les produits laitiers. En
clair, « les Yamnayas sont en meilleure condition physique et aussi plus grands », décrit
Kristian Kristiansen. Qui plus est, ils ont domestiqué un animal
indissociable des envahisseurs : le cheval. Bien qu’il ne soit pas
certain qu’ils le montaient, celui-ci tirait pour le moins des chariots,
permettant ainsi d’avaler de grandes distances avec tout l’équipement
nécessaire pour une véritable conquête.
« Normalement, les nomades tels que les Yamnayas voyagent de façon
saisonnière, dans un territoire délimité. On ne sait pas vraiment
pourquoi ils ont changé de comportement. Mais imaginez la steppe
herbeuse : il n’y a que l’horizon et la possibilité d’aller plus loin,
plus vite encore avec les chevaux. Ils ont dû agrandir leur territoire
peu à peu, et finir par s’implanter ailleurs », imagine Wolf gang Haak. Et là, tout va s’accélérer.
En Europe centrale, il y a 4 900 ans, apparaît une nouvelle culture,
dite de la « céramique cordée ». Outre ses poteries (photo ci-contre),
elle est connue pour ses haches de combat et ses tombes individuelles à
tumulus, alors qu’elles étaient auparavant partagées. Mais surtout,
l’ADN de ses représentants du centre de l’Europe était à 75 % yamnaya !
L’infiltration était déjà un succès, et elle était sexuellement biaisée.
En 2017, des chercheurs américains et suédois ont comparé l’évolution
dans le temps des chromosomes X, hérités de la mère, et des autosomes,
hérités des deux parents, au sein de 36 individus ayant vécu avant et
après la migration, pour déterminer si la part génétique léguée par les
Yamnayas était différente selon le sexe. Résultat : pour 14 hommes ayant
quitté la steppe natale, une seule femme les aurait suivis. « L’invasion
a sûrement impliqué des milliers de jeunes guerriers répartis en
bandes, qui colonisaient un territoire et se reproduisaient avec des
femmes non-yamnayas », pense Kristian Kristiansen.
Une conclusion que tempère Iosif Lazaridis : « On observe tout de
même un changement dans l’ADN mitochondrial à cette période, hérité de
la mère, les femmes ont donc aussi participé à la migration. Ceci dit,
le bouleversement que subit le chromosome Y est en effet spectaculaire.
La compétition masculine pour la reproduction est donc un point saillant
de cette histoire. » Que cela résulte d’unions consenties ou de
viols, le paysage des haplogroupes européens du chromosome Y, des
séquences de l’ADN utilisées pour catégoriser les populations, change du
tout au tout. Celui appelé G2a, très commun chez les agriculteurs
européens, disparaît presque entièrement, tandis que le R1b, extrêmement
rare avant l’arrivée des Yamnayas, s’impose. C’est aujourd’hui le plus
courant en Europe occidentale.
Qu’est-il arrivé aux hommes européens ? « Il est difficile d’imaginer qu’ils aient abandonné toute idée de reproduction de leur plein gré, expose Iosif Lazaridis. Peut-être que, étant dominés socialement, ils en ont moins eu l’occasion. » Il
semble en effet qu’à l’époque, les sociétés soient devenues plus
patriarcales : des hommes dominants concentraient le pouvoir et
pouvaient donc s’arroger l’accès à la reproduction. « Certains pensent aussi que les Yamnayas, plus beaux, attiraient naturellement les femmes, s’amuse Kristian Kristiansen. Mais ils ont sûrement massacré les hommes locaux et volé leurs femmes. »
Et des massacres, on en trouve ! À Koszyce, en Pologne, 15 personnes
sans parenté yamnaya ont été trucidées il y a 5 000 ans, puis enfouies
dans une tombe commune. À Eulau (Allemagne), des tombes de la culture
céramique cordée contiennent également une quinzaine d’individus,
majoritairement femmes et enfants, morts il y a 4 600 ans. Or, l’analyse
des dents des femmes a montré qu’elles avaient changé d’alimentation
après leur enfance, signe qu’elles n’avaient pas grandi sur place. « Cette culture allait chercher des compagnes dans un clan différent, expose Kristian Kristiansen. Vu
les armes ayant causé les blessures, ce sont des hommes sans parenté
yamnaya qui ont perpétré le massacre, sûrement pour se venger de ces
‘migrants voleurs de femmes’. La violence existait des deux côtés. »
Glossaire
Les Yamnayas tirent leur nom d’un adjectif russe
signifiant « lié aux tombes en fosses ». Leurs sépultures sont
recouvertes d’un monticule, ou kourgane, terme d’origine tatare, bien visible dans l’étendue des steppes d’Eurasie.
DES CHROMOSOMES Y 100 % REMPLACÉS
Mais on sait qui a gagné. Car les Yamnayas ne se sont pas arrêtés au
centre de l’Europe. Leurs descendants atteignent l’Espagne il y a un peu
moins de 4 500 ans et en changent complètement le visage. Après leur
arrivée, 40 % du paysage génomique espagnol est d’ascendance yamnaya,
dont près de 100 % des chromosomes Y, éclaire une étude publiée en mars.
Ils n’auront laissé aucun autre homme qu’eux-mêmes avoir de descendance
! Leur influence est plus drastique encore en Angleterre : une nouvelle
culture, dite campaniforme, d’ascendance yamnaya, y débarque il y a 4
400 ans environ. Et en quelques générations seulement, leur ADN remplace
90 % du génome anglais, et 75 % des individus masculins portent leurs
chromosomes Y, pourtant absents de l’île avant leur arrivée. « Où sont passés les hommes locaux ? questionne Kristian Kristiansen. Plus
nous découvrons de choses sur l’invasion yamnaya, plus elle me paraît
sanglante. » « Cela a peut-être été le cas dans certaines zones, mais
nous ne pouvons généraliser à l’Europe entière, nuance Iosif Lazaridis. En Grèce, par exemple, nous avons bien trouvé de l’ADN yamnaya, mais pas de chromosomes Y provenant des steppes. La dynamique y a donc été différente. »
Reste que, violemment ou non, l’expansion yamnaya a été un succès :
toute l’Europe a été conquise en quelque 500 ans. Toute ? Non ! Une île
résiste encore et toujours à l’envahisseur : la Sardaigne. L’ADN yamnaya
ne l’a atteinte qu’il y a 2 300 ans, soit plus de 2 000 ans après le
lancement de l’expansion. Et il ne compte aujourd’hui que pour environ 2
%, une bagatelle. Mais quant à vous, et à moi, ne nous y trompons pas :
nous sommes en grande partie yamnayas. Nous venons en droite ligne de
sanguinaires conquérants. Dont il nous reste peut-être certains traits…
Ce qu’il nous reste des Yamnayas
Leur legs archéologique est constitué d’objets comme des haches ou
des poteries, mais aussi de fosses contenant les restes de guerriers. De
quoi extraire leur ADN, lequel dévoile leur véritable héritage. Ainsi, « ils étaient grands et ce phénotype se transmet, expose Kristian Kristiansen.
En outre, il semble qu’ils digéraient le lait ». Or, à
l’époque, la tolérance au lactose était rare, sauf dans la culture
céramique cordée. Mieux encore, ce peuple nous a peut-être légué
l’indo-européen, qui aurait donné naissance aux langues latines,
celtiques ou encore indo-iraniennes.
Car l’Europe n’a pas suffi aux Yamnayas : des populations d’Inde et d’Iran portent aussi leur empreinte génétique.

© WWW.BRIDGEMANIMAGES.COM – PIOTR WŁODARCZAK
La culture de la céramique cordée tire son nom des impressions de cordelettes qui ornent ses poteries.

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Retrouvés dans des tombes communes (ici, à Koszyce, en Pologne), des
restes humains portant des traces de traumatismes témoignent de la
violence de l’époque.
En savoir +
A consulter, les publications scientifiques :
A regarder :
La conférence filmée du Professeur Kristiansen où il expose sa vision de l’invasion
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Un article issu du n°1225 de Science & Vie
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